L’Inca à l’oreille cassée

Le Pérou — le pays des Incas — sera l’ultime destination en Amérique Latine de mon voyage. Il n’y a à premières vues pas de différences flagrantes avec la Bolivie, sauf les prix un peu plus consolidés par une économie légèrement plus forte et des infrastructures plus développées.

Je débarque de la fête bolivienne du Gran Poder en plein Corpus Christi — la Fête Dieu — à Cusco. Je déguste donc plusieurs jours supplémentaires de parades catholiques. Les fervents croyants défilent au travers de la ville en portant avec grande peine des statues de plusieurs tonnes sur leur épaules. La fête est si importante que l’on dirait que personne ne travaille ici et pourtant les festivités durent quasiment tout le mois de juin. Bien assis sur la terrasse d’un café plongeant sur la Place d’Armes, je profite du spectacle rapidement abrutissant tant il se répète. Quelques jours plus tard, au lieu des lourds fétiches religieux, c’est l’Inca qui défile en ville. Enfin c’est un comédien payé pour amuser les riches touristes venant assister à l’Inti Raimy — la fête Inca du Soleil — reconstituée sur le site de Sacsayhuamán artistiquement et non scientifiquement, puisque l’on en sait pas grand chose. Le Soleil était fêté par les populations locales le jour du solstice d’hiver marquant la fin des récoltes et probablement la fin de l’année Inca. On le célébrait pour s’assurer son retour et permettre une bonne moisson. Lors de l’arrivée des espagnoles la fête a été déplacée au 24 juin et incorporée subtilement aux festivités catholiques pour absorber la culture locale et ne pas interférer avec la Fête Dieu.

cusco-swCusco — l’ancienne capitale Inca – dont les murs de certains bâtiments sont toujours constitués de pierres taillées par les Quechuas sous le règne de l’Inca, est à proximité de la Vallée Sacrée et de multiples sites archéologiques tout aussi incroyables les uns que les autres. Le Sacsayhuamán juste au dessus de la ville présente une technologie de construction de la fin de l’empire Inca. Les pierres de plusieurs dizaines de tonnes sont parfaitement ajustées les unes aux autres. Les murs sont inclinés de manière à mieux résister aux éventuels tremblements de terre. Je reste toujours autant admiratif devant les terrasses circulaires de Moray qui constituaient le laboratoire agronomique des Incas. Celui-ci leur a permis de tester, acclimater et améliorer les différentes variétés de céréales, pommes-de-terres et maïs à presque 3’500 mètres d’altitude. Il est impressionnant de réaliser que leurs plantes ont été, ensuite, diffusées dans le monde entier et constituent une des bases de l’alimentation humaine.

machupicchuÀ quelques heures de Cusco, une des rares villes inca ayant échappée aux conquistadors : Machu Picchu – littéralement, le rocher antique; toutefois attention à ne pas confondre Machu Pichu (Matchou Pitchou) et la version avec deux “c” (piktchou) au risque de dire le pénis antique… Ces ruines qui abritaient environ milles personnes sont un chef-d’œuvre d’ingénierie et de savoir-faire : construite à cheval sur une colline, impossible de voir celle-ci depuis le fond de la vallée si on ignore sa présence. Les chemins Inca y menant passaient par les montagnes, dans des falaises à faire rougir les constructeurs de bisses valaisans tant les parois sont abruptes. J’aurais la chance d’observer le lever du Soleil le jour du solstice d’hiver au-dessus du Temple du Soleil Inca; même si je n’ai pas vu de « phénomènes » archéo-astronomique (comme l’alignement d’ombre, la position du Soleil par rapport à une fenêtre…) ça sera un souvenir probablement indélébile. Malgré l’affluence touristique et la marchandisation du site, les ruines de Machu Picchu sont une merveille. La chance a aussi été avec moi, puisque j’ai pu resté sur le site toute la journée alors que depuis début juillet les entrées ne sont plus que d’une demi-journée pour permettre à plus de gens d’entrer sur le site.

Au détour de conversation avec les locaux, j’en apprends plus sur le train que j’avais boycotté pour son prix abusif (à quasiment 25 fois le prix du sillon (prix/km) suisse pour le billet le moins cher). Aucune compagnie n’appartient aux péruviens, les chiliens et les français se sont accaparés le marché juteux de la seul liaison possible au pieds des ruines. Le règlement est strict : les locaux ne peuvent voyager que à des heures précises dans leurs wagons de troisième classe, impossible pour un gringo de voyager avec eux, même pour les couples bi-nationaux ! On se croirait presque à l’aparteid. Le Pueblo Machupicchu en fond de vallée est une horreur du tourisme de masse : pizzerias, restaurants au service bas de gamme et aux prix abusifs… à retourner les momies Inca dans leur fardeau !

Je descends finalement l’Altiplaneau pour me rendre en région côtière, tout d’abord à Nasca. Les lignes de Nasca que les amateurs de croyances farfelues attribuent aux aliens (ou peut-être grâce à la domestication des dinosaures ? hum hum…), sont simplement tracées sur le sol plat et désertique et ne nécessitent que quelques concepts de base de géométrie et de la ficelle. Celles-ci représentent diverses figures symboliques et sont dessinées en enlevant les pierres du sol pour en  exposer le sable nu. Ces représentation ont probablement été utilisées comme lieu de rituels par les Nascas. Leurs cérémonies étaient sûrement complétées par la prise d’un extrait du cactus San Pedros contenant de la mescaline un alcaloïde hautement hallucinogène avec des effets proches du LSD qu’il est toujours tout à fait possible de consommer à l’aide de quelques chamans locaux. Ces lignes malheureusement souffrent actuellement de l’influence climatique du courant de l’enfant Jésus —  le fameux El Niño. Si elles ont survécues presque deux milles ans, c’est par la sécheresse extrême du lieu : il y pleut environ deux heures par année habituellement ! Les précipitations induites par le réchauffement des eaux côtières lessivent progressivement les lignes, dont les plus importantes sont de nos jours entretenues et retracées par les archéologues. Les Nascas ne se sont pas seulement amusés dans le désert, ils ont construits d’ingénieux aqueducs plusieurs mètres sous-terre combinés à des prises d’air en spirale pour faciliter le drainage des cours d’eau phréatiques. On notera malheureusement de nouveau, que le tourisme amène les abuseurs en tout genre vendant les billets d’avion à des prix surfaits au travers d’agences non-autorisées par le gouvernement…

cuyJe termine mon périple à Lima, où à l’entrée de la ville les fortes inégalités de revenus frappent. Les maisons de pailles font tranquillement place aux bâtiments modernes de plusieurs étages. Je me dirige en plus jusqu’à la côte dans le quartier de Miraflores qui pourrait facilement être transporté sur la côte étasunienne tant la richesse de ses habitants transparaît. Ce sera aussi mon retour aux supers-marchés et boutiques de luxes. Les prix ont grimpés par deux ou trois en moyennes (hors de lieux huppés bien entendu). Je profite encore de tester les plats typiques péruviens qui manquaient à mon registre : le ceviche – une salade de poisson cru — et le réputé cuy – du cochon d’Inde cuit à la broche ou frit. J’ai aussi utilisé mon retour au niveau de la mer pour confirmer l’efficacité de mon entraînement d’altitude. Après deux jours, je change de quartier pour aller vers le centre historique à deux pas des bâtiments gouvernementaux, où la vie plus traditionnelle a encore lieu. Derniers marchés locaux, derniers plats locaux, derniers bus locaux… il est temps pour moi de prendre le chemin du retour.

J’écris le premier jet de mon texte tranquillement assis alors que les autres passagers trépignent en attendant devant la porte d’embarquement. Le contraste de mes sentiments actuels par rapport à ceux de mon départ voilà exactement dix mois est étrange : une sorte d’euphorie me prend par moment lorsque je pense aux retrouvailles, surtout puisque ce sera une surprise pour tout le monde.

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Du minimalisme

Dix fordad1mois sur les routes du monde, avec mon seul sac-à-dos. J’ai appris à vivre avec un minimum d’affaires, un unique pantalon, deux t-shirts et quelques affaires de montagne pour faire face au froid. Avant mon départ, j’avais aussi décidé de lâcher entièrement prise sur les objets que je possédais. Absolument tout ce que j’avais a été trié méthodiquement à chaque fois avec la même question « vais-je réellement et honnêtement me servir de cet objet dans le futur ». Dans la négative, il a été donné (ou vendu). Combien de choses traînent dans vos armoires, caves, galetas, gardes-meubles, garages pour une potentielle éventuelle utilisation future… et dont probablement, vous aurez oublié l’existence lorsque vous en aurez besoin ? Faites le tri, donnez, vendez, libérez-vous de l’attachement craintif pour les choses, de peur d’en manquer ensuite. « Moins [de choses] c’est plus [de liberté] ». Pensez, si vous n’avez pas le besoin d’acheter constamment et que vous êtes plus satisfait avec ce que vous possédez, ne serez-vous pas plus libre ? Bien au contraire de la pensée de vouloir toujours plus : un meilleur téléphone, une nouvelle voiture, une plus grande maison… et donc la nécessité de gagner plus et ainsi augmenter votre dépendance à votre argent. Cette manière de penser et fonctionner est un lègue malheureux de la surproduction des années vingt où l’on nous a éduqué via la publicité à la consommation compulsive, à l’obsoléscence et à la culture du jetable dans le but d’absorber l’abondance de bien sortant des usines américaines.

Bientôt dix mois sur les routes du monde, avec mes seules pensées. J’ai appris à vivre avec seulement les pensées positives qui m’entourent. J’ai été surpris du nombre d’idées, de préjugés, de manière de voir négatives que l’on traîne comme des boulets avec nous. Entre les gens qui me mettaient en garde avant mon départ : difficultés de revenir, problème pour trouver un travail, dangers autour du monde, solitude… Même entre voyageurs, on se transmet, parfois, nos craintes. En effet, en Asie avant de venir en Amérique du Sud, presque toujours le même refrain : « tu fera attention, il y a tellement de voleurs là-bas, tu tiendra ton sac sur les genoux dans les bus…». Oui, il y a des vols, mais pas forcément plus que chez nous, ni qu’en Asie. Je reste bien sûr alerte, mais j’ai lâché rapidement cette pensée qui m’empêchait de rencontrer les gens puisque je les soupçonnais d’entrée. Et vous combien de pensées négatives vous retiennent de vivre et profiter pleinement de ce qui vous entoure ? Trouvez-les et éliminez les ! N’avez-vous pas non plus des scripts mentaux donnés par vos proches, vos ennemis, votre patron que vous ne faîtes que de suivre par peur de les décevoir ? Si oui, éliminez, effacez et reprogrammez-vous selon vos besoins et vos attentes.

La phrase la plus dangereuse de la langue est « On a toujours fait cela comme ça. »
Grace Hopper

Bien sûr, en partant, j’ai quitté mon confort, la facilité de vie en Suisse – oui, ouvrez les yeux, vous avez un toit, à manger de l’agrent, des proches, des assurances, des institutions bienveillantes et tout le confort possible – pour vivre autre chose et autrement. Qu’avez-vous envie de vivre hors de votre zone de confort ? Briser un peu l’équilibre, vous fera découvrir plein de choses sur vous. Je me suis senti entièrement libre, pouvoir disposer de mon temps pour faire exactement ce qui m’intéresse, apprendre, lire. J’en ai appris bien plus sur le Monde et les différents pays d’un point de vue économique et social que ce que j’aurais pu le faire en restant chez moi. J’ai développé un peu mon habileté à prendre des clichés photographiques. J’ai appris l’espagnol. J’ai réfléchis et pris du recul sur notre monde occidental. Je me suis senti libre et j’en ai profité. « Qu’est-ce être libre pour vous ? »

Ne pourrait-on pas retourner à vivre plus simplement ? Je ne parle pas de retourner dans les bois avec des bougies ou un feu de camp, mais de se poser la question sur notre consommation. Ne pouvant qu’admirer la formulation de José Mujica, président d’Uruguay, je vous la retranscris ici (et vous invite à lire l’entrevue complète) :

« Ce n’est pas l’apologie de la pauvreté mais celle de la sobriété. Mais comme nous avons inventé une société consumériste, l’économie doit croître. Nous avons inventé une montagne de besoins superficiels ; nous vivons en achetant et en jetant. Mais ce que l’on dépense vraiment, c’est notre temps de vie. Parce que lorsque j’achète quelque chose ou que toi tu achètes quelque chose, tu ne l’achètes pas avec de l’argent, tu l’achètes avec le temps de vie que tu as dépensé pour gagner cet argent. A cette différence que la seule chose qui ne peut pas être achetée, c’est la vie. La vie ne fait que s’écouler et quel malheur de l’employer à perdre notre liberté. »

Le temps est plus important que l’argent, car « demain, comme n’importe qui, je serai un tas de vers qui s’en va », votre argent qu’un chiffre dans un ordinateur et vos choses vouées à la décharge.

stuff-cc-lyzadangerNe pourrait-on pas s’offrir plus d’expériences ? Plutôt que des objets dont on va se lasser très rapidement par accoutumance hédonique – le principe physiologique humain de revenir au même niveau de bonheur quoi qu’il arrive —, ne vaut-il pas mieux plonger proche d’une plage paradisiaque ? voir un concert de son chanteur favoris ? sortir dans un restaurant gastronomique avec ses amis ? prendre un cours ? Les expériences créent des souvenirs inoubliables et sont sujettes à la réinterpértation positive. Exemple, une randonnée à ski dans le grand Nord qui se termine par une nuit dehors à dormir sur un traîneau en pleine tempête de neige ? quelle aventure incroyable, non ? Celui qui m’a conté cette histoire avait un grand sourire en y repensant. Essayez à l’occasion l’expérimentalisme plutôt que d’acheter un objet dont vous n’avez pas vraiment besoin et dépenser votre argent dans une expérience… Comment vous sent(ir)ez-vous ?

Pour continuer la réflexion, je vous invite à voir quelques conférences TED en suivant les liens ci-dessous et à lire Stuffocation de James Wallon :

NB: Au passage, je m’excuse au près de Henri Ford pour le mauvais exemple. Il a, en effet, refusé le jeu de l’obsolécence et a continué a produire des voitures fiables durant plus de vingt ans, avant d’être forcé par la concurrence de General Motors, de laisser de côté ses principes.

Photo magasin CC-BY-SA lyzadanger (Wikipedia)

Publié dans Réflexion

Un brin de pérouésie

En attendant l’ultime récit de ce voyage presque terminé, je vous propose un peu de poésie libre qu’un ami de voyage a écrite à propos du Pérou.

En remontant le cours de l’Urubamba.

Après le Salkantay et ses glaciers, la descente en zone subtropicale…

Un opossum passe d”une branche à l’autre.
Des oiseaux trop discrets pépient.
Vol ivre des papillons au nom si suave ici.*
La végétation est dense. Les verts vivent, s’affrontent, se répondent.
Sur le ballast, l’acier luit.

Des coups de trompe, il faut s’écarter.
Perurail est moderne, mais suffisamment lent.
Les pistons, les bielles,se sont effacées.
Seule la graisse tâche encore les traverses.

L’Urubamba s’assoupit sur de rares paliers de bancs de sable avant de s’engouffrer entre des blocs colossaux, en rapides saccades, cascades et remous effroyables.

De part et d’autre, les parois de granit ne connaissent ni pente ni oblique.
Seuls l’abrupt, le vertical s’élèvent si haut où se déploient et se recomposent sans fin les brumes.

Deux tunnels et la voie ferrée penètre Aguas Calientes, récente horreur qui fait que le Pérou vit une époque moderne: Pizza, Snack, Coffee, Minimarket. Des trains y déchargent des passagers aussitôt engloutis des bus et combis qui klaxonnent et foncent.

Un sentier s’en échappe sous la sombre émeraude.
Puis des échelles démentielles de branches clouées, des cataractes de pierres, parfois un câble, adossées au ciel d’où ruisselle l’étain.
Aguas Calientes n’est plus qu’un plan.
En contrebas, gronde et roule l’Urubamba.
« Subir, subir, subir »*
Autour le vide,
impitoyable.
Au sommet épargné, des roches mastodontes érodés, Putukusi.
En face, sur des terrasses trop vertes, se meuvent de dérisoires points colores.

Le lendemain, après le tumulte nocturne continu de l’Urubamba, plus du triple d’amplitude d’escaliers.

* Mariposa
* gravir, gravir, gravir

 

Après un bus de nuit :
Vols de jour.

Un jour dans les Andes argentines à deux pas de l’Aconcagua,
le tour du Salkantay, Putukusi, Machu Picchu,
Cusco, des trésors incas détruits aux Indiens éblouis des ors catholiques,
sa procession démentielle, sur les épaules dévotes meurtries le poids torrentiel de l’argent sous les broderies,
tous les saints en fuite,
des souvenirs enfouis les images s’enfuient,
envolés,
ô mémoire fragile, révelateur futile, fixateur si utile…,

À une lieue de Cabanaconde, la Cruz del Cóndor domine le cañon.
Le lieu est propice: au matin, les falaises s’échauffent, l’air est porteur, les condors défient l’apesanteur.
Si peu battent leurs ailes.
Ballet silencieux, cous rentres, rémiges écartées, tout parait si simple.
En dessous, quelque mille mètres plus bas,
coule un rio,
une fraction d’éternité.

À Nasca, dès que s’envole la brume pernicieuse, décolle le coucou, il virevolte et se gausse de la rectitude de la Panaméricaine.
Depuis un à deux millénaires,
perroquet, alcatraz oiseau-serpent, pélican, condor, colibri,
oiseaux nasca, paracas ou wari,
au sol ont figé leur vol.

Yves Raidelet

Publié dans Invité, Voyage

Sur l’Altiplaneau Bolivien

Alors que je quitte le pays, je sais déjà que la vie bolivienne et paceña (de La Paz­) va me manquer. Entre mélange d’aventures et de réflexions sur le pays et sa politique, je vous laisse découvrir mon récit.

Après quelques dernières heures de bus en Argentine au travers des montagnes colorées de Salta, j’arrive enfin au Nord de ce gigantesque pays, au pied de l’Altiplaneau. De là, la frontière argentino-bolivienne se traverse à pied. Malheureusement, d’après le registre informatique argentin, je ne suis jamais rentré dans leur pays, ce qui m’occasionne quelques minutes d’attente. Mais, avec trois gardes-frontières sur le cas, on m’autorise finalement à partir pour la Bolivie – qui se réfère au libérateur des Amériques du Sud, Simon Bolivar.

Locaux à La PazJe marche dans la rue les yeux écarquillés : le contraste flagrant avec l’Argentine et le Chili. Même si les gens parlent espagnol, il me semble être revenu en Asie. Le village est animé par les petites étales colorées des vendeurs de rues. Ici, fini le type caucasien commun en Argentine. Au milieu des Quechuas, Aymaras et autres peuplades, je suis un gringo – l’origine ethymologique de cette dénomination est débattue, peut-être “Green, go!” pour s’adresser aux militaires américains en amérique centrale, mais plus probablement dérivé de grec (griego) utilisé comme « c’est du chinois » en français, « hablar griego/gringo ». Les locaux avec leurs habits traditionnels, les Cholitas avec leurs chapeaux de formes propres à chaque région, leurs chargements de riz, de pommes-de-terre et d’autres céréales andines semblent tout droit sortis d’un autre monde. Les marchés locaux, qu’ils soient regroupés dans un des nombreux mercado, ou simplement dispersés dans les rues des villes ou villages boliviens, présentent une variétés de fruits et de légumes de couleurs appétissantes. Les centaines de sortes de pommes-de-terre rappellent aux visiteurs que l’Altiplaneau est le berceau de cette tubercule dont le rapatriement et l’adoption en Europe depuis le XVIème siècle grâce au conquistadors a offert une stabilité alimentaire qui permettra la domination coloniale du Vieux Continent sur le Monde, et qui, plus tard, sera le moteur alimentaire de la révolution industrielle.[1]

La montée un peu rapide en altitude me cause quelques légers maux de têtes, le temps de l’acclimation qui est facilitée par le paracétamol et la mama inala – la coca à mâcher en Quechua. Sa production, vente et consommation, absolument légales en Bolivie font qu’il n’est pas rare de croiser des personnes avec des joues de hamster remplies de ces feuilles contenant à des doses très faible le fameux et illégal alcaloïde dérivé de celles-ci : la cocaïne. La coca est a juste titre utilisée par les locaux depuis plus de 5’000 ans pour ses multiples propriétés pharmacologiques puisque, en plus de la bien connue cocaïne, elle contient plus de quatorze molécules actives dont quelques unes aident effectivement à contrer les effets physiologiques de l’altitude.

Sunrise on the SalarJe pars, donc tout d’abord depuis le Sud du pays, à la découverte des lagunes multicolores et du fameux Salar d’Uyuni. Quelle surprise pour moi de voir des flamants roses pataugeant paisiblement dans la Laguna Colorada à 4’300 mètres ! Il faudra que je révise mon éthologie un de ces jours. Les différentes lagunes rouges, vertes, ou bleues doivent leurs couleurs aux minéraux,  aux sédiments ou aux sortes d’algues. Ce désert de sel a été formé par la lente transformation géologique et l’évaporation d’un lac préhistorique. D’une superficie d’un quart de la Suisse, il est le plus grand du monde et comporte une richesse incroyable en Lithium dans une très haute concentration parmi ses soixante-quatre milliards de tonnes de sel. Cette manne représentant la moitié du Lithium mondial est actuellement inexploitée par refus du président de partager le marché avec les investisseurs étrangers, alors que la Bolivie ne possède pas la technologie nécessaire pour son extraction. Cette situation profite donc au Chili qui détient lui aussi une grande réserve de ce composant fortement demandé par les pays industrialisés pour les batteries de nos trop nombreux appareils électroniques.

Miners above PotosíLe Lithium n’est qu’une des nombreuses ressources naturelles disponibles en Bolivie. Mon ascension continue, en effet, vers Potosí, une ville minière perchée à 4’000 mètres d’altitude. Ce fût la plus grande ville du monde avec plus de 200’000 habitants au temps des espagnols pour l’extraction de l’argent présent à profusion dans le Cerro Rico – littéralement, le mont riche – surplombant celle-ci. Cette montagne, culminant à quatorze mètres de plus que le Mont Blanc, est une vraie fourmilière dirigée par le Tio – l’oncle, une des personnification du Diable. Selon la légende locale, les espagnols auraient passé un pacte avec le Diable pour l’exploitation minière sur l’Altiplaneau. Celui-ci aurait eu deux fils, dont un veille actuellement sur la mine de Potosí et auquel les mineurs offrent régulièrement de la coca, des cigarettes, des fœtus de lamas et de l’alcool à 96°. La pureté de l’acool offert au Tio et par procuration sur son phallus à la pachamama – la déesse andine de la Terre-Mère – refléterait la pureté du minerais extrait ensuite. Cette mine entièrement creusée et exploitée par des individus ou des petits groupes dans des conditions de travail difficile est bien loin de toutes considérations de sécurité de l’occident. À l’intérieur, la forte odeur soufrée rend la respiration dans l’air hypobare de ces hautes altitudes encore plus courte. Les galeries pour certaines datant de la fondation de la ville en 1545 par les conquistadors sont partiellement effondrées. Lors de notre visite nous échangeons quelques mots, boissons, sacs de coca avec les mineurs et même quelques pelletées de minerais, exténuantes dans l’air trop rare. J’avoue que cette descente aux enfers est probablement une des aventures la plus dangereuse que j’ai faite durant mon voyage. Après deux heures passées dans les conduits infinis du Cerro Rico à l’éclairage blafard des lampes frontales, le retour à la lumière du jour était des plus attendu. Les mineurs, qui passent de 6 à 12h par jour dans la mine en fonction de l’avancée de leur travaux, peuvent, selon la qualité du minerais, obtenir au environ d’une centaine de francs suisses bruts par semaine. De nos jours, une première transformation est effectuée proche de Potosí, puis le minerais part en train vers le Chili pour la suite du processus, avant de passer en mains occidentales. Alors que, durant la période hispanique, l’argent était raffiné, fondu, laminé et frappé en monnaie directement sur place avant d’être rapporté en Europe. La langue espagnole rend(ait) hommage à la richesse extraite de ce lieu dans son expression « vale un potosí » – valoir une fortune.

Je descends ensuite vers Sucre, la ville blanche. Dans les rues de cette ville universitaire et capitale constitutionnelle de Bolivie, je me sens vieux. En effet, en Bolivie plus de la moitié de la population a moins de vingt ans. La pyramide des âges de ce pays est vraiment triangulaire avec une large base, au contraire de nos pays industrialisés. Je profite de l’endroit pour partir trois jours en trek dans la région de Maragua, particulière pour son cratère dont les origines sont débattues : météorite, volcan, affaissement… Je rentre en ville sur le pont d’un camion avec les locaux. Au début, mon appareil photo en bandoulière m’attire des regards noirs et méfiants. Quelques clichés de la vue et des séquences vidéos en poche (pour mon film de Swiss Explorer), je range celui-ci et sort un petit sac de feuilles de coca que je partage avec mes voisins. Les visages se dérident, les yeux noirs laissent place à des sourires, presque complices.

Quelques jours plus tard, me voilà à La Paz, une ville densément construite dans une vallée de roches sédimentaires. Elle compte avec ses agglomérations voisines presque deux millions d’habitants. Aucune partie du friable coteau n’est épargnée par les maisons rouges brique. Ici, les bâtiments rivalisent avec les cheminées de fée – appelées pyramides, en Valais – dressées par l’érosion. Cette ville offre une diversité et disparité incroyable : le centre et la zone Sud pourrait très bien être part d’une ville occidentale avec ses boutiques de grandes marques, ses restaurants, ses bars et ses centres commerciaux, alors qu’en direction de El Alto – la banlieue supérieur de la cité – les maisons très rudimentaires et les marchés de rue indiquent que la majorité de la population vit avec seulement quelques dollars par jour. La foison de produits frais qui couvre toute la gamme de fruits exotiques et allant jusqu’aux poissons est impressionnante, d’autant plus lorsque l’on considère l’altitude entre 3800 et 4000 mètres à laquelle siège la ville. Bien entendu, cette variété est possible par la proximité, à moins de 50 kilomètres de la jungle et son humidité et de la latitude du pays.

Locals at the Tarabuco's Sundays marketIl est vraiment surprenant que partout dans le pays, on retrouve les même micro-entrepreneurs qu’en Asie : cuisiniers de rue, chauffeurs de bus, mineurs, vendeurs ambulants au stock allant d’une centaine de bolivianos (environ 15 CHF) à des échoppes proposant un plus large spectre de biens. Le système est entièrement similaire à l’Asie : les personnes possèdent un rien (ou l’emprunte) pour lancer un nouveau business, qui est parfois réglé par un groupement (pour les minibus, par exemple), mais il n’y a aucune innovation ou différenciation, probablement trop coûteuses. Ainsi, il est normal de voir dix à vingt échoppes voisines vendre le même lot limité de produits, idem pour les vendeurs de jus de fruits ou d’autres salteñas, panchos ou burgers. Inlassablement, semble-t-il, l’offre se répète, au même prix. Si on considère la société comme un macro-organisme, on voit que les contraintes imposées par le milieu, économique dans ce cas, influence l’évolution vers solutions identiques, mais pas forcément optimales. En effet, aucun de ces auto-entrepreneurs ne bénéficie d’assurances maladies ou d’autres protection de l’État, alors que les conditions de travail sont précaires, surtout, si à côté il y a une autre personne qui fait ou vend exactement la même chose. Au niveau des édifices simplement en briques de terre-cuite orangées, l’histoire est également pareille qu’en Asie : en fonction des économies du propriétaires, la maison aura un ou plusieurs étages, mais avec toujours, le suivant en attente d’être construit. Parfois une pile de briques devant la maison est prête à être posée. Il semblerait que dû à la difficulté d’accéder à un système d’épargne bancaire viable pour ces micro-revenus, la meilleure stratégie de disposer des petits surplus est de construire petit-à-petit plutôt qu’épargner et de construire ensuite.[2]

TelefericoLe nouveau téléférique pour le transport de masse, que j’ai eu la chance de prendre le jour inauguration, est une excellente idée pour désengorger les routes surchargées de la capitale administrative du pays. La première ligne actuellement ouverte relie La Paz à El Alto en environ dix minutes, trois à quatre fois moins que les mini-bus passant par l’autopista. Deux nouvelles lignes connecteront le centre et la Zone Sud de la citée. On se demande, toutefois, si l’investissement était de première nécessité alors qu’il n’y a aucun système de retraitement des eaux et que nombre d’habitations sur les versants n’ont pas d’accès à l’eau courante. Ce projet est le reflet de l’image que veut se donner Evo Morales, l’actuel président. Partout en Bolivie, ce qui frappe le voyageur c’est le populisme de celui-ci : une vraie icône, omniprésente, martelant son engagement pour chacune des causes possibles, aucune super-star holywoodienne ne bénéficie d’une telle présence médiatique chez nous. Clairement, le pays a subit une r-Evo-lution depuis sa nomination : de forts investissements ont été réalisés dans les infrastructures du pays et dans de nouveaux édifices publiques, mais ceux-ci semble plus ciblés pour en mettre plein la vue aux citoyens que pour couvrir un réel besoin. Bien sûr, on salue le développement et l’amélioration du réseau routier dont seul quelques 3–5% sont pavés, dans l’accés à l’électricité et prochainement au gaz ou l’alphabétisation et le meilleure accès aux soins médicaux. Toutefois, on note que l’argent utilisé provient pour la majorité des entreprises nationalisées dernièrement, principalement dans les hydrocarbures. De source orale, dans deux ou trois ans, l’exploitation actuelle, sans réinvestissements dans de nouvelles sources de profits, est vouée à l’effondrement avec l’épuisement des ressources connues. Au détour des conversations avec les locaux, on m’explique les copinages, exemples à l’appuis, ou encore l’utilisation déraisonnée de l’argent pour l’achat d’un jet destiné à un cheikh arabe. Mais la voix est quand même quasi-unanime, au moins avec monsieur Morales les choses Evo-luent. L’économie en générale semble florissante et prometteuse, mais je pense que le peu de confiance dans la politique nationaliste du pays rebute probablement les investissements étrangers, ce qui a pour effet de plomber la valeur de la monnaie locale. Les prix proches du Népal semblent difficilement croyable lorsque l’on compare les potentiels actuels de ces deux économies.

Ruta de la MuerteBien ancré sur l’Altiplaneau, je n’irai pas voir l’Amazonie, à part une journée pour voir le paysage de la trop fameuse route de la mort. Je profite donc de l’altitude et de la température agréable pour marcher, courir et même nager dans la piscine olympique la plus haute du monde. Celle-ci est probablement aussi la piscine la plus politisée du monde. Elle fût construite en 1977 pour les jeux boliviens et ceux d’amérique du sud de l’année suivante, mais fermera ses portes quelques mois plus tard pour plus de trente ans. Depuis la fin de l’année passé, à grand coup d’investissements, elle a été rouverte par le grand timonier surveillant de son affiche géante dans hall de la piscine les rares nageurs. Résistera-t-elle longtemps à sa prochaine réélection ? Les locaux un peu informés en doutent, mais tentent d’en profiter au mieux.

Huayana Potosí from ChacaltayaProfitant de mon acclimation à La Paz, je décide de faire une petite balade jusqu’au sommet du Huayana Potosí à 6088 mètres, mettant ainsi la barre assez haute pour un prochain sommet, surtout dans nos petites Alpes. Il est une heure du matin, d’étranges créatures à six pâtes, trois têtes et autant d’yeux brillants se déplacent en émettant un bruit de vieille mécanique rouillée dans la nuit noire. Ces bizarres insectes paraissent attirés par la lueur des étoiles qui se reflètent sur la neige blanche devant eux. Leur ascension semble continuer droit vers la Voie Lactée. L’air est rare et les étoiles ne scintillent pas ici. Les pas cramponnés dans la neige et la glace se font lourds, alors que délicatement, le Soleil peint l’horizon d’un orange vif. Les créatures avancent péniblement sur la dernière arrête accrochant une de leur patte métallique sur la crête neigeuse et vérifiant à chaque pas la stabilité de leurs pas. Voilà! Après un peu plus de cinq heure trente de marche, le sommet ! Le vent, le froid, la fatigue, l’altitude a endolorit les trois têtes de la cordée, mais la joie d’y être arrivé dérident les visages de l’insecte. Toutefois, l’apparition prochaine du Soleil semble effrayer les créatures qui se remettent rapidement en route ancrant fermement leurs crampons dans la pente raide du sommet pour redescendre.

J’ai trouvé plein de magie en Bolivie, un mélange culturel très intéressant, les échanges auront été aussi plus profonds avec les locaux qu’en Asie puisque que la barrière de langue est tombée. Je quitte le pays le cœur lourd mais ravis et la tête remplie de moments inoubliables ici.

 [1] L’Histoirede la pomme-de-terre
 [2] The Poor Economics

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“El Gringo” en Bolivie

Voilà ! Grande nouvelle? J’ai soumis mon dossier de candidature pour le poste de SWISS Explorer !

Making off Swiss Explorer

Making-off dans le café suisse de La Paz

Mon plus grand défit fût de monter mon premier film. Je me rend compte désormais de tout le travail réalisé en amont sur les prises de vues, les scènes et l’assemblage d’un film… d’à peine deux minutes. J’avoue qu’un trépied aurait été des plus utiles… mais ça sera pour une prochaine fois. Le plus grand problème que j’ai rencontré était de filmer dans un pays où les gens abhorrent les appareils photos par croyances et par incompréhension devant les gringos se baladant avec leur engin autour du cou. Mais voilà ci-dessous, après un grand nombre d’heures de travail voilà donc mon petit montage.

Le dossier de candidature nécessitait également l’écriture d’un texte suscitant l’envie de voyage en anglais, que je vous avez déjà partagé il y a quelques jours. Pour les curieux et comme source d’inspiration, vous pouvez voir tout mon dossier francois-bianco-swiss-explorer.

Voir sur le site de SWISS Explorer

Publié dans Personnel, Voyage

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