Qu’est-ce un voyageur ?

Déjà plus d’un mois que j’ai quitté l’Asie. En Argentine, à nouveau immergé dans une culture occidentale, sur laquelle je reviendrai probablement dans un prochain billet, l’enchantement de l’Asie ne cesse de raisonner dans ma tête. Les réflexions de voyages ont laissé naturellement place à d’autres pensées plus personnelle, mais suffisamment générales pour que je souhaite vous les partager ci-dessous.

mapProbablement que tranquillement assis derrière votre bureau et enfermé dans votre routine quotidienne, vous enviez le voyageur, cet être nomade, sans attaches ni obligations. Vous imaginez sa vie comme douce et facile… peut-être. Un voyageur c’est avant tout une personne proactive[1] qui a décidé de partir parce qu’elle en avait l’envie et qui s’en est donné les moyens. C’est un choix — non une chance — qui est à la portée de chacun qui souhaite le faire.[2]

Une fois sur la route, le voyageur est cependant amené à faire des choix en permanence. Le voyageur a parfois les doutes sur la suite de son chemin. Il doit créer lui-même ses prochaines opportunités. Bien sûr, celles-ci sont souvent là, à portée de sourire et d’un échange avec d’autres personnes ou d’une confirmation de réservation. Tout cela se transformera très probablement en nouvelles belles expériences. Les choix sont omniprésents. Le voyageur doit constamment se mettre hors de l’équilibre pour continuer son chemin vers des lieux inconnus, ceux-ci ne viennent pas à lui, pas plus que l’exotisme d’un voyage n’atteindra votre chaise de bureau, sauf par l’intermédiaire blafard de votre écran d’ordinateur.

Au travers de ses choix, le voyageur apprend à lâcher prise sur son environnement qui change en continu. Il se rend compte de tout ce qui ne dépend pas de lui et ne prend pas la peine de se laisser affecter par les évènements ou situations qui ne méritent pas d’être considérés. Tout au plus il en prend note. Il tente de rester proactif et adapte sa manière d’être pour profiter de tout ce qui est à sa portée et il se sent rapidement chez lui à peu près n’importe où.

Ce constant changement apporte un nombre fou de merveilleuses rencontres et d’incroyables découvertes. Pourtant en même temps, il apporte son lot de doutes et d’incertitudes. L’absence de repères durables, comme dans votre vie rythmée par les habitudes, est parfois troublante et déstabilisante. Les seuls accroches du voyageur sont ses racines et ses amis de longue date, mais ceux-ci, peut-être trop perdus dans leur routine et croyant que le voyage suffit à notre voyageur ou jaloux de lui, ne prennent pas la peine de lui répondre ou lui rappeler qu’ils sont là et qu’ils pensent à lui même si loin. Le voyageur même encerclé de possibilités, d’amis et de nouvelles rencontres peut se sentir parfois seul et perdu.

Chaque étape est un nouveau début. Le voyageur doit quitter ses habitudes, ses repères et ses nouveaux amis. À chaque pas, il réapprend à dire au revoir aux gens extraordinaires rencontrés au hasard de la route. Le voyage s’est aussi une suite d’adieux.

Le voyageur voyage. Il doit rester proactif pour avancer, faire des choix… savoir partir, savoir dire au revoir. Parfois le voyageur souhaiterait bien qu’on lui donne sa prochaine destination, qu’on le prenne par la main pour l’y emmener, qu’on vienne le chercher. Et parfois, le voyageur ne sait pas dire au revoir parce qu’il sait qu’il pourrait rester ou changer sa direction et que l’instant présent est éphémère. Mais le voyageur n’oublie pas que ce sont ses choix qui l’ont amenés ici et grâce à eux il a pu vivre une foule d’aventures.

 

Photo : CC-BY Alexander Baxevanis (Flickr)

[1] Dans le sens de ne pas se laisser simplement influencer sans réaction aux stimulations extérieures, comme le définit l’excellent S. Covey dans son livre Les Sept Habitudes des gens efficaces.
  [2] La vraie chance, c’est d’avoir grandi en Suisse, d’avoir toujours eu à manger, un toit, une famille, d’avoir pu étudier, et aussi de pouvoir faire confiance aux institutions politiques pour la garantie de la stabilité économique et des opportunités de travails à mon retour.

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Là-Haut ? Au Laos !

Après de grandes hésitations, je me suis quand même décidé de descendre la Nam Khong — plus connue sous le nom occidental de Mékong — sur un de ces fameux « slow boat » — des sortes de péniches allongées utilisées pour le transport fluvial. Deux jours durant, je me laisse ainsi porter par les flots et l’assourdissant rugissement du moteur dans de sublimes paysages où les collines verdoyantes guident le Mékong sur sa voie vers le Sud. En saison sèche, les nombreux rochers menaçant les embarcations rendent la navigation peu aisée. Un groupe de suisses que je rencontre en a justement fait la mauvaise expérience. Ils avaient acheté une petite braque pour faire la trajet par eux-même, mais les pièges du Mékong ont rapidement mis fin à leur aventure. Cette voie d’entrée au Laos est probablement la plus touristique qui existe. Il est difficile de se sentir dans une nouvelle culture car ce chemin tout tracé est semé d’autant arnaques que de chauffeurs de tuk-tuk. Ma croisière se termine à Luang Prabang où il y reigne comme un petit goût de Paris. Cette ville a gardé sa culture française tant dans les architectures coloniales que les noms de rue et surtout dans ses boulangeries. Après tant de mois, je me fait un plaisir de déguster à nouveau une baguette croustillante et des croissants au beurre bien gras.

Une jarreJe me rends ensuite à la Plaine des Jarres, bien moins touristique et surtout chargée d’histoire. Dans cette région, sur divers sites, sont dispersées des centaines de jarres de toutes tailles mesurant jusqu’à deux mètres de haut pour la plus grande. Celles-ci auraient servies aux géants de cette contrée pour trinquer à la bière de riz lors de leur victoire sur l’envahisseur — enfin, d’après la légende locale. Les archéologues ne sont toutefois pas en mesure de fournir d’explications totalement satisfaisantes sur l’origine et l’utilisation de ces jarres.[1] On sait que celle-ci ont été, dans cette région, simplement creusées dans des rochers de plusieurs tonnes arrachés aux montagnes plus de 200 kilomètres au Nord. Certains prétendent qu’elles auraient servies comme urnes pour les préparations funéraires et les crémations, mais les restes humains enterrés autour des jarres n’appuient que partiellement cette hypothèse. Entre les jarres, les cratères de plus de dix mètres de diamètre ainsi que le balisage rouge et blanc du déminage nous rappelle une part peu glorieuse de l’histoire moderne. Cette plaine fût en effet théâtre de bombardements massifs par l’armée américaine durant la période de la guerre de Vietnam. Même si officiellement les USA ont quitté le Laos au début des années soixante, des centaines de millions de sous-munitions ont été larguées ici. Celle-ci étaient malheureusement peu fiables; plus de 30% ne se sont pas déclenchées. Il reste ainsi une énorme quantité de ces ordonnances-non-explosées (UXO) — les bombies, comme les locaux les appellent — qui attendent qu’un malheureux les déclenchent ou qu’elles soit désamorcées par les organisation de déminage.

Tranquillement terré au fond d’un garage, j’en apprends plus sur cette guerre secrète menée par l’Agence Centrale de Renseignements américaines (CIA) grâce à un documentaire Arte théoriquement banni du Laos. La zone au Sud de la plaine de Jarre a en effet rapidement gagné en importance pour lutter contre l’avancée du Pathet Lao. Quelques agents de la CIA ont ainsi été chargés de monter une armée locale avec les hommes de la tribu des Hmong. Le quartier général de cette opération cachée était basé à Long Cheng (Tieng, ou Chieng), plus connu à l’époque sous le code de le Lima Site 20-Alternate (LS20-A). Je me passionne pour cette histoire et cherche à en savoir plus et m’informe sur les moyens de visiter cette ville secrète dont le nom signifie « vallée degagée » et qui, bien qu’abandoné depuis quarante ans, possède toujours une piste d’atterisage suffisamment longue pour y poser un avion de ligne  entour. Cet aéroport fût la plus grande installation américaine sur sol étrangé durant la guerre du Vietnam et devint en 1969 un des plus utilisés au monde. Lors de l’évacuation des lieux en 1975, plus de 50’000 soldats et réfugiés vivent dans cette ville qui ait ainsi la deuxième plus grande ville du Laos

Deux jours plus tard, je tient mon billet pour Long Cheng et suis plus que motivé à subir les huit à dix heures de routes sur le pont d’un camion 4×4 pour voir ce endroit de mes propres yeux. À l’instant de monter à bord, le chauffeur m’annonce malheureusement qu’il refuse de transporter un étranger. Même si théoriquement le gouvernement à démantelé cette zone secrète et créé une nouvelle province, on m’avait mis en garde sur l’existance de plusieurs points de contrôles armés le long de la route. Les locaux n’étaient que peu surpris mais pas inquiet de m’entendre parler de cette ville et pratiquement personne ne m’a déconseillé d’y aller. Je tenterai une visite une prochaine fois. Je m’en vais finalement par le bus de nuit vers Ventiane

Direction Longcheng ?Après quelques jours relaxant, dans le mélange de culture laotienne et française de Ventiane, je quitte cette trop calme capitale pour aller à l’aventure dans les environs, accompagné désormais de Aline, déjà rencontrée au hasard de mon chemin à Luang Prabang. Nous enfourchons des motos, direction Xaysomboune juste au Sud de LS20-A. En partant, j’ai quand même un peu d’espoir d’arriver tout proche de Long Cheng, mais je me résous à abandonner mon idée car les derniers cinquante kilomètres sont quasiment impraticables, surtout avec nos petites cylindrées plus adaptées aux villes qu’aux chemins. Le premier soir, après pas mal de kilomètres de pistes, nous rencontrons un groupe de locaux joviaux qui nous invitent chaleureusement à partager la soirée de St-Valentin avec eux. La bière Laos coule à flots, mais malgré ce handicap, Aline assure quelques beaux points à la pétanque — un autre lègue de la colonisation française. Le lendemain notre périple se poursuit sur une route flambant neuve en direction de Phu Bia — la plus haute montagne du pays. Lorsque nous nous arrêtons en fin de matinée pour manger, j’observe un groupe de gens en pleine cérémonie. En moins d’un instant, nous sommes invités à ce mariage bouddhiste traditionnel (organisé selon les coutumes Thaïlandaises) et aussi vite que les sourires et les regards se dirigent vers nous, des verres de bière Laos nous sont servis. Nous participons à la partie du rituel, où les invités attachent aux poignets des mariés des rubans de coton garnit de billets. Ils nous est difficile de refuser l’hospitalité des villageois, même s’ils nous semblent par moment voler la vedette au nouveau couple. Finalement, en tant qu’inivité d’honneur nous sommes même servis les premiers et nous nous régalons de lap — un succulent plat typiquement laotien à base de viande hachée mélangée avec diverses herbes aromatiques, dont de la menthe et du basilic et plutôt relevé.

Avec les mariéQuelques heures et bières plus tard, nous nous échappons malgré les multiples recommandations et invitations a rester là pour participer à la grande fête ce soir. D’ici, les choses se corsent, le chemin de terre que nous empruntons est parsemé de cailloux et rochers. Jusque là, la piste et la route étaient vraiment bien entretenus pour faciliter le passage des multiples convois de camions chariant cuivre, argent et or extrait dans la mine à ciel-ouvert bordant le dernier village où nous nous sommes arrrêtés. De gestion australienne, la taille imposante de ce complexe minier ne laisse aucun doute sur l’importante entrée d’argent qu’il génère. Bien que cette industrie fournisse un grand nombre d’emplois pour les locaux, elle est en train de modifier complètement la région et le contraste est flagrant entre vie paysanne et la vaste mine à ciel ouvert nivelant tout le paysage : extraction, nouvelles routes et centrales hydro-électriques. Plusieurs bassins de retenue ont été construits pour couvrir la gigantesque demande énergétique des tris et raffinage des minéraux extraits. Si bien que la suite de notre route se trouve désormais plusieurs dizaines de mètres sous l’eau. Nous chargeons donc nos motos sur une barque pour traverser ce recent lac artificiel dont même les cartes du trop fameux moteur de recherche ignorent l’existence. (On notera, au passage, que la nouvelle liaison par ferry existe sur les cartes libres d’OpenStreetMap.)

Je suis interpellé par le grand nombre de militaires patrouillant dans la région, les intérêts économiques en jeux sont si importants que le gouvernement fournit un protection a une compagnie étrangère. J’avais en effet entendu que des troubles avaient éclatés entre les exploitants et quelques groupes ethniques vivant dans cette région, ce qui n’est pas très étonnant à la vue des travaux titanesques d’extraction. Dans tous les cas, avec toutes ces kalashnikovs et un véhicule amphibie datant des années soixante, il y a comme un air de guerre du Vietnam ici. Mais rassurez vous, les militaires sont extrêmement gentils avec nous, un gradé inciste même pour me payer une biere et a manger avant que l’on embarque sur le lac. Déjà gavé lors du mariage, je refuse toutefois son offre.

Nous rentrons à Ventiane par la route 13, traversant ainsi la région de montagnes proche de Vang Vien, avant d’entamer notre route vers le Sud en direction de la grotte de Kong Lor. Les habitants de St-Léonard en Valais ont de quoi être jaloux. Ici, la rivière Nam Hinboun parcourt près de 7.5 kilomètres dans une impressionnante grotte de 30 à 100 mètres de diamètre creusé par les flots au travers des roches karstiques de la région. Il semble que depuis bien longtemps les locaux connaissaient et utilisaient cette voie de communication, mais la cartographie de celle-ci ne date que des années 90. « À moins de 500 mètres du confluent du Nam Tôn, s’ouvre dans la montagne une superbe grotte dont la voûte irrégulière supporte d’énorme rochers en saillie, terminés par des stalactites. Des lianes, des plantes grimpantes, des arbustes l’encadrent jusqu’au sommet et adoucissent l’aspect sauvage de l’entrée du souterrain. L’eau dort à l’entrée, très limpide, reflétant comme un miroir les moindres détails du paysage. » écrivait ainsi le capitaine Cupet du deuxième régiment de zouaves en juillet 1887 lors de son exploration de l’Indochine à l’aide de locaux.[2]

Mr ViengFinalement, après avoir visité à Champasak le Wat Phu, le plus important temple Khmer hors du Cambodge, nous concluons notre voyage dans ce pays par le tour du fameux plateau des Boloven. Cette région fût formée par l’erruption d’un ancien volcan il y a plusieurs millions d’années. Nous passons trois jours en moto à la chasse des chutes d’eau au milieu des plantations de café et de thé. Le deuxième soir, nous arrivons chez Mr. Vieng (merci Pauline pour la recommandation) juste à temps pour observer et surtout sentir la torréfaction de son café. Il ne trie et torréfie que le cafe qu’il vend a ses hôtes, soit entre 300 et 500 kg par année. Nous passons la soirée dans ce havre de paix habité par les esprits animistes des populations locales. Le lendemain après une bonne tasse de café fraîchement torréfié, nous visitons les plantations des différentes variétés poussant au Laos : arabica, rubica et liberica. Au retour, nous en apprenons plus sur la vie des gens du village et du plateau. La demande de manioc pour la production de farine destinée a l’élevage animalier a fortement augmentée la dernière année, le gros revenus potentiel a donc pousse une majorite de la population a se lancer dans sa culture. C’est ainsi que devant chaque maison sèche désormais du manioc tranchés, mais avec autant de précipitations les prix risquent de chuter fortement.

Dès que l’on sort des circuits habituels, on est accueilli par une foule de locaux très heureux de partager leur vie avec les visiteurs s’y aventurant. J’ai beaucoup aimé ce pays malgré les arnaques organisées des tuk-tuk dans les grondes villes.. Je vous recommande volontiers d’y allaer..

 [1] La Plaine des Jarres, Plains of Jars (en)
 [2] Tham Konglor – La Nam Hin Boun souterraine

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Farang Farang

Qu’il est dur de retomber sur terre après avoir visité le Myanmar. Du côté thaïlandais du pont de l’amitié – ouvert tout récemment aux touristes – je retrouve des comportements humains presque oubliés. Il y a des gens énervés, fermés, froids ou sans égards. Aussi étrange que cela puisse paraître pour ceux qui ont déjà eu la chance de voyager en Thaïlande, il y a un vrai contraste avec le Myanmar et il faut admettre que l’on s’habitue très vite au calme et à l’amabilité. La fin de mon trajet pour quitter ce pays m’a fait réaliser que je ne le saisirai probablement jamais complètement. Pour décrire l’honnêteté des birmans, je raconte, désormais, ce que j’ai vu juste avant de partir : Dans la banque où je change mes derniers milliers de kyats – moins de dix dollars – un policier s’affaire à remplir deux sacs plastiques avec de grosses liasses de billets. Même si les coupures du pays sont petites, il y en a probablement pour quelques milliers de dollars, soit plusieurs années de salaire moyen. Une fois les sacs pleins, l’agent les remets à deux jeunes hommes en scooter qui se chargent du transport de fond. Je reste bouche bée et n’en revient pas encore.

Trente heures de bus plus tard aux travers des montagnes birmanes sur cette route à sens unique alternant chaque jour, puis sur les superbes autoroutes thaïlandaises, je débarque à Chiang Maie en pleine folie de fin de semaine. Les touristes, probablement effrayés par la situation pré-élection quelques peu troublées à Bangkok, ont fuis en plus grand nombre que d’habitude vers cette petite ville du centre Nord. Je me réjouis bien sûr de retrouver de petits cafés et restaurants charmants à la décoration soignée, aux tables hautes et menus en papier glacé, agrémenté de Wifi à haut débit. Toutefois, j’ai vraiment du mal à supporter ce raz-de-marée de touristes de divers genres : retraités fortunés, vacanciers stressés, ou bobos et pseudo-hippies mangeant des burgers… Au fait, les signes les plus flagrants m’indiquant que je suis de retour à la civilisation – enfin, à l’économie globalisée – sont la présence des grandes chaînes de restauration rapide, tel que la double-arche jaune sur fond rouge. Bref, je fuis un peu le tumulte et me cache dans un sympathique café juste à l’extérieur des anciennes murailles de la ville.

Trek vers Nan avec SeviAprès quelques jours dans ce fourmillement humain, j’ouvre une carte de la Thaïlande pour y trouver des endroits hors des circuits habituels pour partir marcher dans la nature. Le lendemain, je saute dans un bus local, à la grande surprise du contrôleur, pour Nan. Cette paisible bourgade située dans les collines au Nord-Est du pays est connue des touristes thaïlandais pour ses temples charmants et son calme. C’est aussi ma base pour partir deux jours en trek avec Sevi, un suisse-allemand croisé au hasard de la seule agence. Puis, après un arrêt quelques jours à Chiang Raie, je me dirige à Tha Ton au Nord-Ouest d’où je visite, à nouveau avec Lara, la région du Doi Mae Salong. Ce bout de Thaïlande bordant le Myanmar présente de magnifiques collines couvertes de cerisiers (dont on a malheureusement raté la floraison pour quelques jours), de bambous et de thé, le tout surplombant les plantations de courges et les rizières verdoyantes dans les plaines. Pour quelques heures nous nous promenons en Chine. Cette région fût en effet, à la fin des années quarante, le point de retraite d’une poignée de divisions rebelles de l’armée nationaliste chinoise refusant l’autorité du nouveau régime communiste. Trente ans plus tard, totalement coupé de la Chine, ils recevront du gouvernement thaïlandais la nationalité en échange d’un coup de main pour vaincre les communistes thaïlandais, ainsi que l’arrêt de la production d’opium en faveur du thé.

Trek near Tha TonLors de mes deux treks, je me balade au travers de forêts de graminées géantes – les bambous, un comble pour quelqu’un souffrant du rhume des foins. Dans la jungle, les locaux très habiles avec leur machette nous fabriquent couverts, tasses et casserole dans cet excellent matériaux pour toute sorte de construction de l’éventail à la maison. Les bambous doivent leur abondante présence à l’intervention humaine. Les collines furent déboisées par brulis pour la production locale de riz de montagne et d’autres céréales, puis avec la globalisation ces cultures furent laissées en grande partie à l’abandon, où cette plante envahissante a profité de prendre toute la place disponible. Aux environs des villages, les habitants des villages font désormais pousser extensivement des « cash crops » tel que le maïs servant pour la production animale chinoise. Et, au vue l’augmentation de la demande en caoutchouc, les nouvelles plantations d’évea remplacent petit à petit le bois de teak. Durant les treks, je loge chez l’habitant, chez qui j’ai fait de belles et authentiques rencontres avec des thaïlandais très ouverts et fort accueillants.

Au gré des marchés thaïlandais, je découvre une palette encore plus large de nourriture étrange. Premier constat, les thaïlandais mangent tout : poumons de poulets, crapeaux entiers, blattes germaniques, sang coagulé, chauve-souris, tout passe à la casserole ou pas… Sur sur recommandation de locaux, je goûte le whisky de riz agrémenté de racine, de la viande crue épicée et assaisonnée – qui n’est pas sans rappeler nos succulents tartares, sauf que la viande est coupée ici en plus larges cubes – des pâtes de poulets à la vapeur, de petits grillons fris et des vers blancs grillés. Je dois avouer que ces insectes sont même très bons surtout légèrement salés et accompagnés de quelques herbes aromatiques. Comme j’aime l’expliquer, l’entomophagie – la consommation humaine d’insectes – pourrait régler les problèmes alimentaires de l’humanité. En effet, grâce à leur fort taux de conversion méthabolique, ceux-ci nécessitent bien moins d’apport de nourriture pour la synthèse de protéine – vingt fois moins que du boeuf[1] – avec pratiquement aucun apport d’eau, puisque ils la puisent de leur nourriture et une place quasiment nulle. De plus, ceux-ci se reproduisent bien plus rapidement que les autres animaux tout en émettant très peu de gaz à effet de serre. Les insectes, en plus de le forte teneur en protéine (jusqu’à 70% de leur poids), constituent un apport complet de micronutriments comprenant tous les acides aminés essentiels, ainsi que du fer, du calcium et diverses vitamines. L’Europe a du reste démarré récemment le projet de recherche PROteINSECT pour l’utilisation de protéines d’insectes dans l’alimentation animale et humaine.[2] Dans quelques années, il sera peut-être normal de manger des aliments à base d’insectes même sur le vieux continent, un des seuls à ne pas (plus?) en consommer. Au fait, si vous ne pouvez plus attendre, Exo, une Kickstarter récente, vient de lever cinquante milles dollars (soit plus du double de leur but initial) pour fabriquer une barre protéinée à base de farine de criquet.

Bureaucratie oblige, ma traversée par la voie terrestre vers la Thaïlande ne m’a permis d’obtenir qu’un visa de quinze jours, je suis donc forcé durant mon séjour de faire une petite ronde de visa. Le plus simple au Nord du pays est de retourner au Myanmar. Je me réjouis de retourner dans cet eldorado, dans cet endroit unique d’authenticité… mais après avoir passé les formalités d’entrée, je déchante immédiatement. Lorsque je refuse les tours organisés pour visiter la ville, on me propose des filles. Je me rend compte que Tachilek est une ville qui ferait froid dans dos aux plus fervent catholiques : luxure, arrivisme, orgueil… On y trouve un large marché en duty free d’habits, d’électronique, d’alcool et de tabas, ainsi qu’une dizaine de casinos et des maisons closes espérant détourner le tourisme du sexe thaïlandais. Ici les kyats ne sont pas acceptés, cette ville vit par et pour sa voisine la Thaïlande. Ma conclusion, ne perdez pas votre temps à visiter cette ville pour voir un aperçu du Myanmar, rien n’est plus différent du reste du pays que ce petit coin de perdition.

Je profite également de mon séjour au Nord pour faire un tour au Phu Chi Fa – littéralement, Le Rocher qui Pointe le Ciel. Après un joli coucher de soleil et de bonnes rigolades avec un groupe de dentistes thaïlandais venant s’occuper des populations tribales dans les villages avoisinants, je passe la nuit à la belle étoile. Le matin, au sommet de ce fameux rocher thaïlandais, j’observe le retour de l’astre lumineux au-dessus du Laos. Dans l’écume de la brume matinale pointent quelques cîmes rocheuses. L’horizon est fendu en deux, en bas le gris des nuages et au-dessus un dégradé incroyable du rouge au jaune continuant jusqu’au bleu sombre dans le ciel. La région au pied du rocher, jusqu’au Mékong plus à l’Est, appartenait à la Thaïlande qui l’a cédée à l’empire colonial français; selon les versions, sur menace d’une invasion ou par un simple échange de bon procédé. J’ignore toujours les intérêts stratégiques de ce petit bout de terres.

Que conclure de ce passage en Thaïlande ? J’ai volontairement évité au mieux les coins habituellement visités en Thaïlande par les occidentaux, mais si vous voulez avoir un aperçu édulcoré de l’Asie pour commencer à y voyager, je la recommande volontiers. Vous y trouverez facilement tout le confort occidental dans une ambiance asiatique et quelques écarts hors des sentiers battus vous feront voir un côté encore plus humain et chaleureux des thaïlandais. La modernité rapproche les thaïlandais de notre culture, mais ils gardent, en général, leur plus grand sourire et seront ravis de vous aider peu importe où que vous soyez.

 [1] Capinera, John L. (2004). Encyclopedia of Entomology. Kluwer Academic Publishers. ISBN 0-7923-8670-1.
 [2] Cordis Europa

Plus sur l’entomophagie : Edible insects Future prospects for food and feed security from the FAO Food and Agriculture Organization of the United Nations (2013).

NB : Si vous vous êtes curieux et observateur, vous vous demandez déjà d’où viennent les photos de plats thaïlandais. Et bien, le jour avant mon départ de Thaïlande pour le Laos, j’ai partagé une journée imprévue de cours de cuisine avec la despotique et énergique Tik, un petit bout de femme d’une soixantaine d’année, qui nous en a fait voir de toutes les couleurs…

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Dashain à Changu Narayan

En attendant d’autres récits, je vous propose de retourner quelques mois en arrière, plus exactement au début octobre, lorsqu’avec Lara, nous avions partagé le Dashain avec une famille népalaise. Le texte et les photos sont de Lara. Ce billet a été publié initialement le 30 octobre 2013 sur Facebook.

Changu Narayan, oasis paisible sur le flanc d’une colline, à moins de 15 kilomètres de Katmandou, mais à plus d’une heure en microbus bondé! Un temple, quand même, et quelques magasins de souvenirs. Plus de poussière ni de klaxon. Coucher de soleil sur Katmandou, sur fond de montagnes.

DSCF5259_1Pradibna, Shoba, Prashanta, Prinsu, Nani, Babu, les grands-parents, les cousins, … Famille immense dans laquelle je me sens instantanément à ma place. Accueil chaleureux, le mot est faible. Générosité, gentillesse, et ces sourires aussi doux que le thé massala de Pradibna, le meilleur ! Le meilleur, parce qu’il est fait avec plein d’epices fraiches. Ou le meilleur, peut-etre, parce qu’il a le gout de ces choses preparees avec soin et partagees avec les gens qu’on aime. Le gout de ces choses qu’on ne trouve qu’a la maison.

Pradibna. Une des personnes les plus fascinantes qu’il m’aie été donné de rencontrer. Il entre à l’école à l’âge de 10 ans, après que sa route aie croisé par hasard, au retour d’une journée de travail aux champs, celle d’un mécène allemand. “Vas-tu à l’école”. “J’en rêve”. “Demain, je t’y emmène”. Il tient parole. Dès le lendemain et pendant 12 ans, il paie pour ses livres, ses frais d’écolage, des vêtements et des chaussures neufs. Ses premières chaussures en fait. Assoiffé de connaissance, et probablement déjà conscient de sa chance, élève surmotivé et brillant, le jeune Pradibna étudie, apprend l’anglais et tout ce qui lui est donné d’apprendre, pour la plus grande fierté de son “parrain”. Puis il travaille, épouse Shoba. Une fille, Prinsu, puis un fils un an plus tard, Prashanta. Avec l’argent, dont son parrain refuse le remboursement, il construit la maison familiale, et contribue à son tour à la scolarisation de ses frères et sœurs, puis à celle d’autres enfants du village. Tour à tour député de Changu Narayan, guide touristique, puis fondateur d’une entreprise d’import-export, chaque expérience représente un nouveau défi, une nouvelle occasion d’apprendre et de se surpasser. Pendant son mandat, le village voit naître de nombreux projets, sociaux ou touristiques, encore actifs aujourd’hui. L’artisanat local se développe, les premiers commerces ouvrent, les enfants vont plus à l’école et moins aux champs. Il apprend ensuite l’allemand, voyage, à la fois curieux et critique envers le monde qui l’entoure. Son caractère sociable, son sourire sincère et sa loyauté lui valent de nombreuses, longues et profondes amitiés à travers toute l’Europe. Travailleur acharné, résolument optimiste, sa réussite rayonne autour de lui.

Prashanta devient notre guide officiel. Visites de villages et de temples, retour à pied à travers les champs de patate et les rizières, traversée à gué de la rivière. Et surtout mille et une histoires passionnantes. Il raconte le passé. Religion, mythologie et culture se mêlent harmonieusement dans ces récits fantastiques. L’imagination de l’homme semble inépuisable lorsqu’il s’agit de comprendre et d’expliquer la merveilleuse complexité de notre monde. Il raconte le présent, la société népalaise. Politique, éducation, système de santé, tout y passe. Ouvert, étonnamment clairvoyant et critique pour son âge, il a un avis sur tout. Innée ou acquise, l’empreinte paternelle est indéniable. Voyage prévu en Europe l’année prochaine. Curieux, avide découverte, fan du Bayern de Munich, il rêve de faire un master en ingénierie en Allemagne et apprend la langue de Goethe par lui-même depuis quelques mois. Quelques restes de rébellion adolescente et un anticonformisme bien dosé pour mieux avancer, vivement qu’il vole de ses propres ailes!

Et Prinsu, étudiante en 2ème année de médecine, studieuse et pleine d’humanité, la fierté de son père, un magnifique médecin un devenir!

Certainement une des rares femmes de son village qui comprenne l’anglais, Shoba me répond de longues tirades en népalais, avec tellement d’aplomb! Lorsqu’ils sont là, es enfants traduisent. Sinon, complicité muette, nous rions toutes les deux. Il va falloir que je me mette sérieusement au népalais.

À la fois intrigués et amusés, les grands-parents nous observent, de leurs petits yeux vifs, cernés d’innombrables rides sages et profondes. L’histoire d’une vie de labeur, ses peines, mais surtout toutes ses joies, inscrites à même la peau, taillées par le burin indélébile du vent et du soleil. Piliers de cette grande famille dont ils doivent être si fiers, ils semblent heureux. Leur sourire accentue encore leurs rides aux coin des yeux. Le bonheur rend les gens beaux. Ils sont beaux, d’une beauté douce et paisible, une beauté comme plus riche, plus dense.

Et le Bénédiction par le grand-père PokharelDashain donc, festival hindou le plus important de l’année. Concentré de culture népalaise et d’hindouisme en quelques jours. Échantillon joyeux et coloré de cette religion aux 33 millions de dieux. 15 jours de célébration. On sacrifie, en fonction de ses moyens, buffles, chèvres, poules, canards ou pigeons, pour commémorer la victoire des déesses sur les démons, puis on mange de la chèvre pendant toute la semaine! Le dixième jour, l’ancêtre de la famille bénit chaque membre individuellement. Lorsqu’arrive mon tour, grand-père appose cérémonieusement le tika sur mon front. Il me souhaite un beau voyage, sans encombres, et surtout de revenir chez eux chaque année pour le Dashain! Éclat de rire général! Peut-être pas chaque année, mais je reviendrai.

Semaine magique. Je découvre encore un autre Népal, une fois de plus, simple et authentique comme j’aime. Je découvre un village, des amis, une famille qui m’accueille comme l’une des leurs, sans la moindre hésitation. L’hospitalité népalaise légendaire tient généreusement ses promesses! À peine partie, leurs sourires me manquent déjà!

Je découvre une culture, une religion. Je la vis de l’intérieur.

Et je découvre l’idéalisme. On m’a parfois reproché d’être trop idéaliste, voire naïve. Et là, Pradibna, ce petit bonhomme inépuisable. On l’a aidé, il aide. Il a reçu, il donne à présent à ceux qui en ont besoin. Persévérant, passionné, généreux, il m’impressionne, il me fascine presque. Il m’émeut. Une étincelle de malice dans son regard, un éclair presque enfantin, il nous pousse à croire comme lui, comme avant que la vie ne nous persuade du contraire, que tout est toujours possible. Il suffit d’y croire suffisamment fort. Moi j’ai envie d’y croire, et si on me traite d’idéaliste… Tant mieux !

Publié dans Invité, Voyage

Mingalaba magique et mystérieux Myanmar

Après un long silence radio causé par la difficulté à trouver des connexion Internet à peine digne de nos vieux modems, je vous partage en une seule fois mon expérience au Myanmar. En espérant que longueur de mon billet ne vous effraie pas trop, je vous souhaite une bonne lecture, ainsi qu’une très belle nouvelle année !

Lever de soleil sur Bagan Me voilà au Myanmar, le pays des stūpa d’or et des milles et un Boudas – enfin, d’après mes meilleures estimations, je pense en avoir vu au moins 130’000. Anciennement nommé Birmanie en référence à l’éthenie majoritaire du pays les Birmans, le pays a officiellement changé de nom il y un peu plus de vingt ans pour englober toutes les éthenies.

Dans cette région du monde, la modernité se mélange étrangement à la culture locale, dans un profond respect des traditions bouddhistes. Certains moines se promènent ainsi avec leur téléphone intelligent qu’ils utilisent pour surfer sur Internet grâce à l’accès wifi gratuit au milieu de la plus grande pagode de Yangon. Absents il y a seulement quelques mois du pays, les distributeurs automatiques ont fleuris depuis la levée de l’embargo occidental, y compris dans les lieux sains. Bien entendu toute cela ne touche pour l’instant que les villes principales du pays. Le Myanmar comptant plus de 700’000 moines, soit un peu plus que le double du nombre de visiteurs arrivant annuellemant à Yangon, on s’habitue ainsi vite de voir des bus entiers de tuniques rouges au lieu des cars de japonais. Au niveau de l’habillement, aussi bien dans les villes qu’en campagnes, la majorité des Birmans – ou plus exactement, Myanmarais – portent la traditionnelle longiy. Cette sorte de longue jupe constituée d’un cylindre de tissu est attaché à la taille différemment selon les sexes. On aperçoit pourtant des jeunes qui semblent tout droit sortis d’Europe s’affichant en jeans, t-shirt et casquette. Mais, même habillée à l’occidentale, les filles continuent d’appliquer sur leurs joues, grossièrement tel des peintures tribales, du thanakha – la crème solaire locale à base de pâte de bois. Le bétel – un psyco-actif puissant à base de noix d’arec et de feuilles de bétel – machouillé goulûment à toute heure de la journée donne une teinte rouges sang aux sourires locaux. Entre autres particularités et vieilles unités de mesures anglo-saxonnes, ici l’on roule à droite avec le volant à droite ou à gauche. Les portes des bus s’ouvrent donc parfois au milieu de la route. Le code de la route est aussi optionnel, s’il est plus pratique de rouler à gauche de la piste inverse, on n’hésitera pas. Quant au clignotant à gauche, il est utilisé pour indiquer au véhicule qui suit que la voie est libre pour dépasser. Les transports publiques ici sont mieux adaptés aux insomniaques qu’aux gens normaux avec leurs départs et arrivées en milieu de nuit. Et, comble de l’organisation, pour tromper les voyageurs, ceux-ci partent même quelques fois avec de l’avance.

Mais, reprenons depuis le début, en débarquant de mon avion à Yangon, je suis surpris par le luxe de son aéroport. En provenance du Népal, le contraste est assez flagrant : ici tout semble fonctionner et être flambant neuf. De grosses voitures bien entretenues attendent sur les places de parcs à l’extérieur. La qualité des routes dans la ville offrent un confort que j’avais déjà oublié. Après avoir traversé l’ancienne capitale, mon taxi me dépose au pied de mon hôtel au coin d’une rue grouillante de vie. La capitale du Myanmar a été déplacée récemment à coût de dépenses exorbitantes sur fond d’aide internationale à Naypyidaw – La Demeures des Roi. Cette ville a été construite pour raisons stratégiques de toutes pièces par la junte militaire qui espérait peut-être dans la foulée justifier leur main mise sur le régime en répétant les facéties des précédents monarques qui s’amusaient, au gré des conquêtes ou des prévisions astrologiques, à déplacer la capitale. À la sortie de mon taxi, j’entre alors avec une grande curiosité dans le petit marché local bordant mon hôtel. La variété de couleurs de fruits et légumes et la pléthore de stand de nourriture m’attire immédiatement. L’influence des populations thaïlandaises, chinoises, indiennes sur la culture culinaire locale réjouit d’avance mes sens : soupe de nouilles, pains vapeur chinois, rouleaux de printemps, riz sauté, porc laqué, poissons en tous genres, galettes de millet et d’autres céréales, touffu, riz gluant, samosa, beignet, chapatti… Fini le dhal bath ! La profusion de plats rend le choix peu aisé et en même temps, il est encore plus dur de s’arrêter de manger, quand à chaque coin de rue, un autre stand vous propose une nouvelle spécialité. Autre anomalie locale, les restaurants de rue semblent vous proposer de jouer à la dînette sur leur terrasse faîte de tables basses, de mini-tabourets et petites tasses de thé chinoises.

Dans les marchés locaux, en plus de toutes les stimulations visuelles et acoustiques, les narines sont mise fortement à contribution. Lorsqu’on se fraye un chemin entre les stands proposant poissons plus ou moins frais, morceaux de poulet, crevettes séchées, épices, légumes ou fruits en tout genre, le nez découvre en effet milles nouvelles senteurs inconnues. Tant les clients que les vendeurs sont extrêmement souriants et intrigués de me voir passer aux travers des étals. L’effet est d’autant plus marqué dès que l’on sort un tant soit peu des rares zones touristiques, même à Yangon. À mon passage, les commentaires malicieux vont bon train, surtout, me semble-t-il, au près de la gente féminine. Vu qu’il m’est absolument impossible de savoir ce qui se dit à mon sujet je réponds simplement par un sourire ou un « မင်္ဂလာပါ » – prononcé mingalaba, la salutation birmanne. Si je reste perplexe un instant sur une substance ou un fruit inconnu, j’obtiens presque systématiquement le droit de les déguster, au prix de quelques mauvaises surprises. Durant mon séjour, par respect pour leurs coutumes, j’ai porté dans les temples et stūpas leur longiy. Ce qui semble ravir d’autant plus les locaux. Les birmans sont curieux de voir des étrangers et avide de rencontre extérieure. Ils n’hésitent pas à demander pour se faire photographier avec vous. S’ils ont en plus la chance de parler l’anglais, ils s’entretienent très volontiers avec les visiteurs ayant du temps à leur consacrer. Au Myanmar, le peu de tourisme se ressent par l’abscence presque totale dans les marchés de prix « touristes », mais surtout par le comportement si amical des locaux. Par exemple, deux jours de suite à Bago, je me suis même fait invité à manger. Une fois au marché par deux jeunes étudiantes ne parlant que deux mots d’anglais qui prenaient leur repas à côté de moi. Et, une seconde fois, à souper chez lui par un jeune homme fort sympathique, Myu, à l’anglais quasi parfait.

MyuMyu a étudié les langues, la géographie, la science au monastère durant son adolescence. Après huit de vie monacale, préférant la liberté et la vie locale, il est revenu travailler aux champs avec ses parents. La maison familiale sur pilotis est faite de bambous et de feuilles de palmiers. Au centre de la grande pièce principale, les nattes au sol servent tant pour s’asseoir que pour dormir. La petite chambre adjacente est réservée au deux sœurs et pour entreposer quelques affaires. Il y a peu de temps, pour assurer un revenu plus important à la famille, le père a envoyé son fils cadet travailler en Malaysie. Pour ce faire, il a vendu presque toutes ses terres, ou plus exactement ses contrats de location – l’influence des lois britanniques du temps des colonies implique que personne ne possède de terrain au Myanmar, mais seulement un droit d’usage. La manne financière supplémentaire a apporté un lot de modernité tranchant avec le romantisme local de l’habitation : scooters, électricité, télévision satellite, téléphones intelligents et accès Internet. Toute la famille peut ainsi rester en contact par courriel et autres réseaux sociaux avec l’expatrié. Je regrette que mon jeune ami soit le seul de la famille a pouvoir s’exprimer dans une autre langue, j’aurais bien voulu en savoir plus sur eux et sur l’influence de toute ce nouvel attirail électronique. Myu en tout cas en profite bien pour s’informer sur le monde extérieur et pour apprendre de nouvelles chansons de rock anglais qu’il chante à la perfection.

Malgré le début d’ouverture et les changements au niveau politique, le pays est malheureusement encore bien fermé au tourisme. Une petite heure au bureau de l’information touristique à Yangon m’informe des restrictions d’accès dans les différentes régions. Le gouvernement veut, semble-t-il, protéger les touristes des mauvaises infrastructures dans les parties plus reculées du pays et les éloigner des troubles locaux. Tout cela est orchestré pour éviter toute mauvaise publicité à l’étranger. En effet, le tourisme constitue une manne financière importante pour la junte militaire qui possède une grande partie des hôtels et des compagnies de voyage. Étonnement, la majorité du tourisme ici est un tourisme de luxe : tours organisés, grands complexes hôteliers tous conforts, taxis privés et vols internes… Peu de backpackers s’y aventurent, l’offre hors de ce luxe est presque inexistante et est bien plus chère qu’ailleurs en Asie du Sud-Est.

Groupe de trek KalawAprès quelques jours à Yangon et dans les environs, je saute dans un bus de nuit en direction de Kalaw. Lors de mon arrivée nocturne dans le froid mordant des montagnes birmanes, je rencontre Pauline aussi à la recherche d’une auberge. Nous partagerons finalement la suite de notre voyage au Myanmar dans une belle complicité. Le matin, bien motivé à partir en trek, nous tombons nez-à-nez avec Lara et Audrey sur le point de réserver le même tour que nous. Notre fine équipe agrémentée d’un couple italo-irlandais part ainsi en balade pour trois jours guidé par le remarquable Robin. Avec plus de vingt ans de métier, cet ancien mécanicien automobile connaît tout sur tout. Son esprit est très critique et même s’il n’est jamais sorti de son pays, il connaît la géographie, la politique et la situation économique en Europe et en Amérique du Nord mieux que beaucoup d’occidentaux. Dans les plantations de thé, de piments, de colza, de céréales ou les rizières, il nous montre les plantes aromatiques et médicinales locales. Au grès des discussion, il nous enseigne également une foule incroyable d’anectodes sur les religions, les traditions et la situation politique de son pays.

Très étonnement pour un pays gouverné par une main de fer, le niveau d’éducation est très bon ici. Le taux d’alphabétisation est élevé. Toutefois, peu de gens parle l’anglais. La situation semble quand même évoluer puisque l’anglais est utilisé dans les écoles publiques pour différentes branches. L’accès au média internationaux accélérera probablement son apprentissage par les jeunes générations. Malheureusement pour le développement du pays, les croyances religieuses font qu’il est mieux pour son karma et sa vie future de construire un monastère ou une stūpa que d’investir dans la réfection ou l’établissement d’une école, d’un puit ou d’autres infrastructures publiques. Les temples, stūpas, monastères et autres effigies sacrées sont ainsi globalement bien entretenus alors que le reste de l’infrastructure est inexistante ou en piètre état. En règle générale, la colonisation britannique semble quant à elle avoir apporté bon nombre de choses manquantes au Népal : un réseau de chemins de fer, bien qu’ancien et donnant le mal de mer, des machines, des industries et des ports.

Le deuxième soir de notre trek, en pleine campagne birmane, nous passons le réveillon agrémenté d’un apéro constitué de vin local douteux, de merveilleux fromages suisses et de jambon fumé espagnol, un vrai régal… merci à la maman de Lara. À la fin de notre randonnée, nous découvrons à Indein les ruines d’un complexe de plusieurs stūpas abandonnées. Le spectacle est à couper le souffle, d’autant plus que l’endroit est désert. Les rares touristes préfèrent, semble-t-il, rester dans le marché de souvenir de l’autre côté de la berge. Une barque à moteur fille ensuite à vive allure pour nous amener au Nord du Lac Inlé. Sur celui-ci, les pêcheurs jouent aux acrobates. Les Intha, ou fils du lac, tiennent leur filet à deux mains et, à l’extrémité de leur frêle embarcation, ils pagaient avec une jambe en équilibre sur l’autre tel des échassiers. Le jour suivant, à l’aide de nos vélos nous rejoignons à un splendide village monté sur pilotis et flottant sur une eau en miroir. Une paisible croisière en pirogue propulsée l’étonnante méthode de pagaillage unique au monde des pêcheurs locaux nous promène au milieu des habitations à la découverte des pagailleurs-funambules de cette Venise authentique du Myanmar, absolument vide de touristes.

Nouvel an Chez Miss PopcornMon voyage se poursuit alors en compagnie de Pauline, Lara et Audrey vers Hsipaw, plus au Nord, réputée, un peu à tort, comme moins touristique que le Lac Inlé. Rebelotte, nous partons pour marcher à travers les plantations de thé, les villages et les collines birmanes pour les trois derniers jours de l’année. Bien que cette deuxième balade soit moins riches en paysages et enseignement local, nous passons de merveilleux moments avec un groupe incroyable de huit personnes ayant presque tous le même âge et des situations de vie semblable. Le voyage et la destination hors de sentiers battus y est sûrement pour quelques chose. Les échanges sont ainsi très intenses et personnels. De retour à temps pour fêter le nouvel an, nous passons une excellente soirée autour d’un feu de camp chez une sympathique grand-mère, répondant au drôle de nom de Miss Popcorn, qui nous a cuisiné un succulent repas avec les légumes frais de son jardin.

L’agriculture au Myanmar qui occupe presque neuf personne sur dix est entièrement manuelle et s’étend à perte de vue partout au travers du pays. Les buffles, paniers tressés en bambous et autres outils rudimentaires sont donc de mises pour les travaux dans les champs. Au grès de nos visites, nous arrêtons par curiosité à proximité d’une fabrique de nouilles de riz dans laquelle nous passons un moment à observer ce procédé industriel à petit échelle. Ici, ni extrusion en continu ou machine d’emballage, les étapes se font tranquillement presque sans aide mécanique de la préparation de la farine de riz au pliage des nouilles. Comme on a la chance de l’observer à diverses reprises, tout est fait à bras d’homme : de la fabrication du sucre de canne, des lames de machettes, au tissage des longyi et au roulage du thé et des cigares.

Inwa, MandalayAprès un arrêt à Mandalay, nous continuons en direction du magique et inoubliable Bagan. Cette cité, plusieurs fois ancienne capitale du royaume, inspire les visiteurs depuis des milliers d’années. Marco Polo aurait dis que cette « ville dorée vit aux sons des cloches et des frémissements des robes de moines ». Abritant plus d’une dizaine de milliers de temples et de stūpas et encore plus de Boudas, Bagan est si particulier et incroyable que les mots ne peuvent suffire à le décrire (Regardez donc les photos ci-dessous). Au lever du Soleil, les stūpas, par dizaines, se découpent en ombres chinoises sur l’horizon parsemé de majestueux monastères aux toits dignes de contes de fées. Doucement, les rayons tracés par Soleil balayent délicatement la brume matinale où baignent les stūpas dans une ambiance mystérieuse. Pour couronner le tableau de ce lever de Soleil, une douzaine de montgolfières volant quotidiennement se laissent emporter gracieusement au dessus de ce paysage.

Pour terminer notre trajet au Myanmar, nous passons ensuite par la très peu visitée cité de Mrauk U – à prononcer comme tel un chat, « miaou ». Autrefois un royaume séparé, cette région du pays était fermée aux touristes durant des années. Depuis quelques mois seulement, il est possible de s’y rendre par voies terrestres, malgré les contres indications de diverses agences, même celle du gouvernement. Nous partons en matinée de Bagan bien déterminé à parvenir à destination. Après, quelques discussions, négociations, puis une attente forcée à Magwe d’une demi-journée, nous attrapons en chemin le bus direct Mandalay–Sittwe au environ de minuit. Notre bus zigzague sur les étroites routes de montagnes, évitant au prix de quelques efforts, un compresseur de 42 tonnes destiné à l’oléoduque indo-chinois qui s’est renversé le jour d’avant dans un virage à quelques lacets de la station de pompage. Après ce périple sinueux, le chemin se poursuit sur une piste poussiéreuse longeant la route en construction. Le paysage a, quant à lui, bien changé. Nous sommes désormais dans un climat tropical sous l’influence de la Baie du Bengal située à quelques dizaines de kilomètres à l’Ouest. Les palmiers bordent les champs, qui tel un patchwork jaune et gris s’étendent à perte de vue. Finalement après un petit peu moins de vingt heures de bus, nous atteignons notre but. D’après notre source très partielle d’information, nous serions les premiers étrangers à faire le trajet dans ce sens avec une connexion à Magwe.

Shwe Maung Thar et nous sur la rive de la rivière LemoÀ Mrauk U, les stūpas en forme de cloche ont remplacé les piques de Bagan. Les temples de cette ville ont été, à juste titre, confondu avec des forts militaires par les premiers explorateurs européens. L’ancienne citée royale a été bâtie entre les collines presque toutes surplombées de stūpas qui émerge discrètement au milieu de la végétation luxuriante. Au détour d’un temple, nous rencontrons Shwe Maung Thar dans sa galerie d’art fort bien intitulée « L’Amitié ». Il décide spontanément de nous partager sa passion pour la région de Mrauk U et de la rivière Lemo. Nous partons à l’aube en sa compagnie pour remonter en barque l’eau vert turquoise de la rivière pour aller à la découverte des villages Chin. La vie locale s’offre à nous : culture de cacahuètes, de maïs et divers légumes, drague de galet, le flottage de bambous, pêche, … Les bancs de cette paisible rivière sont déconnectés du reste du monde, dont ils dépendent uniquement pour la vente de leurs galets et des bambous. Notre artiste-guide nous amène dans ses petits coins préférés hors des circuits habituels, même si de toutes façons le tourisme ici est inexistant. Durant cette balade, nous croisons seulement deux autres touristes. Il nous présente aussi ses prochains sujets de tableaux qui seront dévoilés à Berlin en mai 2015 dans une exposition conjointe avec un de ses amis allemand.

Moine au coucher de soleil à BaganDurant les quinze derniers jours, nous avons regardé presque tous les levers et couchers de Soleil dans des paysages tous plus beaux les uns que les autres. Encore un dernier couché de soleil sur la Baie du Bengal à Sittway avant de retrouver Yangon et de reprendre ma route en Asie – direction le Laos par le Nord de la Thaïlande. La boucle est déjà bouclée, merci à Pauline d’avoir partagé ce bout de chemin avec moi.

Le Myanmar, ce pays mystérieux et ignoré des touristes, est comme une bulle hors du temps dans laquelle les croyances bouddhistes se ressentent tant dans l’honnêteté de ses habitants que dans ses paysages magiques décorés d’Est en Ouest et du Nord au Sud de Boudas et de stūpas. Je ne peux que vous encourager mettre sur votre liste de chose à faire un jour : « Partir à la découverte du Myanmar »

Crédits photo : Bagan en sépia par Pauline, groupe de trek et soirée de nouvel an par Lara

Publié dans Voyage

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